L'État tchadien a créé, de sa propre initiative, un organe chargé de surveiller ses propres pratiques de gestion des ressources humaines. C'est un aveu. Mais un aveu sans conséquences reste un mensonge organisé.
Il y a quelque chose de remarquable dans l'histoire administrative récente du Tchad : l'État a créé, de sa propre initiative, un organe chargé de surveiller… l'État lui-même. Ce geste, aussi paradoxal qu'il soit, mérite qu'on s'y attarde. Car derrière l'apparence d'une réforme institutionnelle se cache un double aveu : celui d'un dysfonctionnement reconnu, et celui d'une réponse délibérément impuissante.
Référence officielle En janvier 2021, un décret présidentiel installait au sein de la Présidence unObservatoire du Suivi des Ressources Humaines de l'État : le décret n°0003/PR/2021 portant modification du décret n°2381/PR/2020 du 18 novembre 2020 portant Organigramme de la Présidence de la République. Sa mission déclarée : élaborer un fichier national des cadres, suivre leurs carrières, veiller à la neutralité de la fonction publique, garantir l'équité dans les recrutements, identifier les conditions de retour des compétences exilées. |
Un État ne crée pas un Observatoire chargé du suivi des ressources humaines par hasard. Il ne parle pas de fichier national, de carrières, de compétences, de nominations, d'équité et de neutralité de la fonction publique si tout fonctionnait normalement. La création même de cet organe est un diagnostic officiel déguisé en solution institutionnelle.
La création de cet Observatoire est un aveu officiel
Lorsque l'État crée un organe de surveillance de ses propres pratiques, il reconnaît implicitement que ces pratiques sont défaillantes. Il n'est pas nécessaire de lire entre les lignes : les lignes parlent d'elles-mêmes. Cet Observatoire est :
· L'aveu que la gestion des cadres est devenue un problème national.
· L'aveu que le mérite n'est plus considéré dans les décisions de recrutement et de promotion.
· L'aveu que les nominations sont contestées et qu'elles manquent de légitimité aux yeux des agents de l'État eux-mêmes.
· L'aveu que les carrières sont mal suivies — que des compétences précieuses se perdent faute d'un cadre de gestion cohérent.
· L'aveu que l'État sait qu'il y a une injustice dans sa propre maison, et qu'il a choisi d'en prendre acte sans véritablement y remédier.
C'est une victoire du diagnostic citoyen : le problème que nous documentons depuis le premier article de cette série n'est pas une invention. Les dénonciations portées par la société civile et par des voix politiques depuis de nombreuses années ne sont plus ignorées. Elles sont reconnues, en creux, par l'État lui-même. Les aboiements des chiens ont fini par être entendus par les caravaniers. |
Mais reconnaître un mal et le guérir sont deux actes radicalement différents. Un aveu sans conséquences n'est pas une réforme. C'est une manœuvre de communication institutionnelle.
Mais qui surveille le surveillant ?
Voici la question qui devrait nous arrêter tous. Cet Observatoire, censé garantir l'équité et la neutralité dans les nominations, est placé sous l'autorité directe de la Présidence de la République — l'institution qui décide précisément l'essentiel des nominations aux postes stratégiques de l'État.
Demander à un organe rattaché à la Présidence de surveiller les pratiques de nomination de la Présidence, c'est demander à un employé de contrôler son employeur. Le Coordonnateur de cet Observatoire est lui-même nommé par décret présidentiel, choisi parmi les hauts cadres de l'État, avec rang de Conseiller chargé de mission à la Présidence. Comment un homme dont la carrière dépend entièrement du pouvoir pourrait-il dénoncer les pratiques de ce même pouvoir ? C'est structurellement impossible.
Ce n'est pas une question de personne. C'est une question de structure. L'indépendance ne se décrète pas par la bonne volonté individuelle — elle se construit par l'architecture institutionnelle. Or cette architecture, ici, interdit l'indépendance avant même que le premier rapport ne soit rédigé. |
Un vrai observatoire de la fonction publique devrait être placé sous l'autorité du Parlement, ou d'une haute autorité administrative indépendante, avec des membres nommés sur critères de compétence et d'intégrité, protégés contre toute révocation arbitraire. Ce n'est pas ce que le décret de 2021 a construit. Ce qu'il a construit, c'est l'apparence de la réforme, au service de la continuité du système.
Quatre ans de silence
4années écoulées depuis la création de l'Observatoire
Depuis janvier 2021, l'Observatoire du Suivi des Ressources Humaines de l'État existe officiellement. Mais que peut-on lire de son action concrète ? Où sont les rapports annuels sur l'état de la fonction publique tchadienne ? Où est le fichier national des cadres, promis comme socle de toute réforme méritocratique ? Quels recrutements ont été invalidés au nom de l'équité ? Quelles carrières ont été corrigées ? Quels cadres de la diaspora ont été approchés, recensés, réintégrés ?
Le silence est la réponse. Et le silence, en matière d'institution publique, n'est jamais neutre. Il dit que l'organe créé pour diagnostiquer a choisi de ne rien voir — ou qu'on lui a demandé de ne rien dire. Dans un cas comme dans l'autre, le résultat est le même : les injustices documentées dans nos articles précédents ont continué à prospérer, couvertes par l'existence même d'une structure censée les combattre.
C'est ce que nous appelons l'impunité institutionnalisée : non pas l'absence d'organes de contrôle, mais la présence d'organes de contrôle conçus pour ne pas contrôler. L'État se donne bonne conscience à peu de frais, et les cadres compétents continuent d'être marginalisés, les nominations partisanes continuent d'être signées, les talents continuent de fuir vers des cieux plus méritocrates.
Ce que cette réalité exige de nous La création de l'Observatoire, loin de rassurer, doit redoubler notre vigilance. Elle nous confirme que le problème est connu du sommet de l'État. Elle nous confirme que des outils existent — ou pourraient exister — pour y remédier. Elle nous oblige donc à poser des exigences claires et publiques. Nous demandons la publication immédiate des rapports d'activité de l'Observatoire depuis sa création. Nous demandons la mise à disposition du fichier national des cadres, au moins dans ses grandes lignes statistiques, pour que les citoyens puissent mesurer l'état réel de notre capital humain public. Nous demandons que l'indépendance de cet organe soit réformée par la loi, et non par décret présidentiel, afin qu'aucun chef d'État ne puisse le contrôler à sa guise.
La République du mérite ne naîtra pas d'un décret présidentiel. Elle naîtra d'une exigence collective, constante, documentée et irréductible. C'est le sens de cette série. C'est le sens de ce combat.
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Djoret Biaka Tedang
Auteur et analyste politique