4/100 : un budget caché au peuple et retiré aux ministres
GOUVERNANCE

4/100 : un budget caché au peuple et retiré aux ministres

Par Djoret Tedang Biaka 05 Jul 2026

 

En 2025, le Tchad est 79e sur 82 pays en transparence budgétaire dans l'Enquête sur le budget ouvert. Il obtient 4/100 en transparence budgétaire, 0/100 en participation publique et 30/100 en contrôle budgétaire. Autrement dit, seuls trois pays font moins bien.

En Afrique subsaharienne, le Tchad est 32e sur 33, très loin de la moyenne régionale de 38/100 en transparence : le Bénin atteint 77/100, le Cameroun 58/100, et même le Niger, avec 6/100, devance le Tchad. Ce classement n'est pas seulement humiliant : il est politiquement dangereux.

Il l'est d'autant plus que le Tchad avait déjà connu un léger sursaut : en 2019, son score de transparence budgétaire était de 14/100, ce qui le plaçait au 103e rang sur 117 pays. Ce rebond s'est effondré dès 2021 : le score est retombé à 6/100 (niveau quasi identique en 2021 et en 2023), avant de glisser à 4/100 en 2025. Le recul n'est donc pas un accident conjoncturel ; c'est une tendance installée depuis cinq ans. Le pays retombe presque au plancher, alors même qu'il dispose désormais d'outils, d'un Observatoire des finances publiques et d'une loi organique censée moderniser la gestion budgétaire.

Tchad — Transparence budgétaire OBS : le rebond de 2019 effacé

Graphique 1 — Transparence budgétaire du Tchad : le rebond de 2019 a été effacé. Source : International Budget Partnership, Enquête sur le budget ouvert (OBS), éditions 2019 à 2025.

Le problème n'est pas seulement celui d'un budget fermé aux citoyens. C'est aussi le symptôme d'un budget illisible, instable et peu maîtrisable pour les ministères chargés de mettre en œuvre les politiques publiques. Un ministre peut être convoqué par le Parlement pour répondre d'une école non construite, d'un centre de santé non équipé, de missions diplomatiques à l'étranger laissées dans une situation de mendicité ou d'un forage non réalisé, alors même qu'il n'a pas toujours la maîtrise effective des crédits votés pour son ministère.

C'est le lien direct avec ma lettre ouverte au Président de l'Assemblée nationale sur l'application de la LOLF : au Tchad, les ministères portent politiquement la responsabilité des politiques publiques, mais ne maîtrisent pas l'exécution effective des crédits votés. Le Parlement leur demande des comptes, alors qu'ils ne disposent pas toujours du levier principal : les ressources.

La loi organique avait pourtant été conçue pour responsabiliser les ministères, lier les crédits aux résultats, mettre les crédits à leur disposition et limiter la régulation du ministre des Finances à un cadre légal, justifié et contrôlable.

La vraie question est donc politique : quel bilan le Président de la République présentera-t-il si ses ministres n'ont pas les moyens d'exécuter leurs programmes, si la société civile ne peut pas témoigner sur les besoins réels, si le Parlement ne contrôle pas effectivement, et si les institutions de contrôle ne contrôlent pas suffisamment ? Compte-t-il toujours utiliser l'oligarchie militaro-clanique pour se faire imposer lors des élections contestées comme par le passé ?

Un Président peut annoncer une vision. Mais ce sont les ministères de l'Éducation, de la Santé, de l'Agriculture, de l'Eau, des Infrastructures ou de la Formation professionnelle qui transforment cette vision en écoles, centres de santé, pistes rurales, forages, emplois et services publics. Si les crédits sont ralentis, gelés, réorientés ou rendus invisibles, ce n'est pas seulement le bilan des ministres qui s'effondre : c'est le bilan présidentiel lui-même qui devient une addition de promesses non livrées.

La question devient alors légitime : pourquoi le Président de la République, qui devrait soutenir la mise en œuvre de son propre programme politique, garde-t-il le silence lorsque ses collaborateurs dénoncent publiquement des difficultés d'exécution de leurs crédits ? Ce silence interroge. Il donne le sentiment d'un laisser-faire politique qui affaiblit l'autorité de la loi de finances, le rôle du Parlement et la crédibilité même de l'action gouvernementale. Mais il laisse surtout penser que le Président a définitivement pris le parti de s'imposer à la tête du pays, non pas par son impact sur la vie de ses concitoyens, mais par l'usage de la force : la violence politique, l'usage de la justice pour emprisonner les voix contestataires, et l'achat de conscience et le versement de la diya dans les conflits que l'administration locale alimente.

Par rapport à 2019, les données montrent que le recul est concentré dans quelques domaines clés. Le projet de budget de l'exécutif passe de 25/100 à 0/100. Le contrôle de l'institution supérieure de contrôle passe de 50/100 à 33/100. Le score global de transparence recule de 10 points. La participation publique, elle, ne recule pas : elle reste à 0/100. Et c'est précisément le scandale.

Le Tchad n'a pas seulement perdu en transparence ; il n'a jamais construit un véritable espace budgétaire pour les citoyens, les associations, les collectivités, les syndicats, le secteur privé et les usagers des services publics.

Tchad — Ce qui a reculé ou progressé entre 2019 et 2025

Graphique 2 — Variation 2019-2025 : le recul se concentre sur le projet de budget de l'exécutif et le contrôle de l'institution supérieure de contrôle. Source : International Budget Partnership, Enquête sur le budget ouvert (OBS), éditions 2019 et 2025.

À quoi attribuer ce recul ? D'abord, à la publication tardive ou insuffisante du projet de budget de l'exécutif, qui empêche le débat avant que les choix ne soient verrouillés. Ensuite, à l'affaiblissement du contrôle externe, notamment de l'institution supérieure de contrôle. Enfin, à une culture persistante de fermeture : rapports d'exécution peu accessibles, revue de milieu d'année non produite, rapport de fin d'année non produit, rapport d'audit réservé à un usage interne qui permet d'orienter les poursuites, participation citoyenne inexistante.

Précision utile : l'OBS 2025 n'évalue que les documents publiés et les pratiques observées jusqu'au 31 décembre 2024. Toute annonce postérieure ne changera rien à ce constat tant que les rapports d'exécution, la revue de milieu d'année et les rapports d'audit ne seront pas publiés dans les délais et accessibles à tous.

Le paradoxe est que le Tchad dispose déjà d'un Observatoire tchadien des finances publiques. Sa création avait été justifiée, dès 2017, par deux faiblesses : l'absence d'une plateforme dédiée à la diffusion des données de finances publiques et l'absence d'un cadre de coordination des activités de transparence budgétaire. Ses missions annoncées étaient claires : collecter et diffuser les données, proposer un calendrier de diffusion, publier des guides simples et fournir des informations pédagogiques sur la procédure budgétaire.

Son site montre une dynamique réelle : budget général, budget local, budget citoyen, budget d'investissement, secteur pétrolier, secteur minier, données, publications et ressources documentaires. Les publications récentes référencées incluent notamment un rapport de revue des encaissements et un fascicule budgétaire 2026. L'Observatoire dispose aussi d'une application mobile destinée à faciliter l'accès aux données de finances publiques, aux indicateurs économiques et au secteur extractif.

Mais c'est précisément là que le bât blesse : si un tel outil existe, pourquoi le Tchad reste-t-il à 4/100 ? Pourquoi la revue de milieu d'année n'est-elle pas produite ? Pourquoi le rapport de fin d'année n'est-il pas produit ? Pourquoi le rapport d'audit reste-t-il à usage interne ? Pourquoi la participation publique reste-t-elle à zéro ?

Lorsqu'on creuse un peu le site de l'Observatoire, on voit que l'outil reste encore trop éloigné d'un véritable portail de redevabilité. Aucun suivi complet de l'exécution du budget n'y est facilement visible ministère par ministère. Le budget citoyen est publié de manière irrégulière. L'exécution n'est pas lisible. Les marchés publics ne sont pas présentés. L'opacité n'est donc pas seulement à l'élaboration ; elle est surtout à l'exécution.

L'Observatoire ne doit pas être une vitrine. Il doit devenir le bras public de la transparence budgétaire. Il doit publier les documents à temps, signaler les retards, expliquer les écarts, rendre visibles les données par ministère, par programme, par province et par projet. Il doit permettre au citoyen de savoir, au Président de la République de suivre, au Parlement de contrôler, à la Cour des comptes d'éclairer, et à l'investisseur de mesurer le risque réel.

Pour les investisseurs, cette opacité est un signal rouge. Un investisseur sérieux regarde la prévisibilité budgétaire, les arriérés, la dette, les marchés publics, la qualité des comptes, les engagements de l'État et la capacité des ministères à exécuter. Quand le budget est fermé, le risque augmente. Quand le risque augmente, le financement coûte plus cher. L'opacité devient une taxe invisible sur le développement.

Améliorer la notation de notre pays est donc un devoir. Cette note de 4/100 n'est pas une fatalité : d'autres pays africains, confrontés à des contraintes de capacité comparables, publient leurs documents budgétaires dans les délais et associent leurs citoyens au processus. Les preuves sont documentées, les pistes d'amélioration existent et certaines mesures peuvent être prises immédiatement.


 

Victoires rapides

 

▸  Publier immédiatement, via l'Observatoire, tous les rapports trimestriels d'exécution budgétaire, ministère par ministère. À défaut, chaque ministère peut publier le niveau d'exécution de son budget : ce n'est pas interdit.

▸  Publier un tableau simple des crédits votés, engagés, liquidés et payés.

▸  Mettre en ligne les rapports d'audit de l'AILC, de la Cour des comptes et des autres institutions de contrôle, ainsi que les réponses du gouvernement.

▸  Ouvrir, sur le site de l'Observatoire, un espace de témoignage budgétaire pour la société civile, les collectivités, les usagers des services publics et le secteur privé.

▸  Organiser des auditions parlementaires publiques sur l'exécution des crédits dans les ministères prioritaires.

Réformes de moyen terme

 

▸  Appliquer pleinement la LOLF, basculer réellement au budget-programme et faire des ministres sectoriels de véritables ordonnateurs de leurs crédits.

▸  Recentrer le ministère des Finances sur ses missions essentielles : recettes, trésorerie, dette, soutenabilité, information budgétaire et régulation encadrée.

▸  Transformer l'Observatoire en véritable portail national des finances publiques ouvertes, avec des données téléchargeables par ministère, programme, province, projet, marché public et source de financement.

▸  Donner progressivement accès aux données du système d'information budgétaire aux citoyens, aux opérateurs économiques et aux chercheurs, dans un format exploitable.

▸  Renforcer le Parlement, la Cour des comptes et les capacités indépendantes d'analyse budgétaire, notamment celles portées par les organisations de la société civile.


 

Un budget verrouillé — contre tous

 

Le Tchad n'a pas seulement un budget opaque. Il a un budget verrouillé :

▸  Verrouillé pour le citoyen qui ne voit pas.

▸  Verrouillé pour les ministres qui ne peuvent pas agir.

▸  Verrouillé pour l'investisseur qui ne peut pas faire confiance.

▸  Et, à la fin, verrouillé contre le Président lui-même, si ses propres ministres n'ont pas les moyens de transformer ses engagements en résultats.

L'aube de Toumaï se lève. Au loin, je vois déjà un Tchad Nouveau dans lequel le système de gestion des finances publiques est extrait des pratiques prédatrices, extrait du verrouillage des réseaux, mis en lumière et réorienté au service des citoyens, de nos territoires et de la prospérité partagée.

Ce rêve m'anime, me maintient éveillé et me stimule chaque jour.

Djoret Biaka Tedang

Djoret Biaka Tedang

Auteur et analyste politique

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