Reconciliation nationale: quelqu’un a-t-il pensé à inviter les fachés? Chronique d’un pays où tout le monde est invité, sauf peut-être ceux avec qui il faudrait parler.
SOCIETE

Reconciliation nationale: quelqu’un a-t-il pensé à inviter les fachés? Chronique d’un pays où tout le monde est invité, sauf peut-être ceux avec qui il faudrait parler.

Par Djoret Tedang Biaka 12 Jul 2026


 

On ne se réconcilie pas seul, même avec une excellente stratégie nationale.

 

On ne se réconcilie pas seul, même avec une excellente stratégie nationale.

Le Tchad veut se réconcilier.

C’est une excellente nouvelle. Reste maintenant à retrouver la personne avec laquelle il est fâché.

Car, à écouter les discours officiels, tout le monde semble déjà d’accord. Le Gouvernement soutient la stratégie du Gouvernement. Les institutions félicitent les institutions. Les partenaires accompagnent. Les cadres de dialogue dialoguent. Les cadres de pilotage pilotent. Et les communiqués nous rappellent que la paix est l’affaire de tous. Et même la société civile s’active et monologue autour d’un projet de réconciliation…

À ce rythme, la réconciliation nationale risque de devenir une grande réunion de famille où l’on aurait oublié d’inviter les cousins avec lesquels on ne se parle plus.

Nous avons pourtant beaucoup de cadres. Cadre de dialogue, cadre de concertation, cadre de pilotage, cadre permanent, groupes de travail, comités provinciaux, etc... Nous avons beaucoup de résolutions dans les tiroirs: resolutions :DNIS, dialogue de Doha, états généraux de l’armée, etc. Le Tchad est peut-être le seul pays où la paix pourrait bientôt manquer de murs pour accrocher tous ses cadres.

 

Mais il y a une question essentielle : où sont les absents ?

 

Mais il y a une question essentielle : où sont les absents ?

Où sont ceux qui ont peur de parler ? Ceux qui ont cessé de croire aux dialogues parce qu’ils ont participé aux précédents ? Ceux qui vivent en exil ? Ceux qui sont détenus dans des dossiers dont les condamnations continuent de diviser profondément la société ? Où sont les formations politiques récemment dissoutes, dont les responsables viennent d’être condamnés pour avoir voulu manifester ? Où sont ceux qui avaient refusé de participer au dernier dialogue national, dit « inclusif et souverain » — et qui n’ont pas eu tort, à voir ce que sont devenues ses conclusions, pourtant réputées s’imposer souverainement à tous ? Où sont les victimes auxquelles on demande parfois de pardonner avant même d’avoir entendu leur histoire ? Où sont les régions qui se sentent oubliées, les jeunes qui ne croient plus aux promesses, les citoyens qui connaissent davantage l’État par ses contrôles que par ses écoles, ses hôpitaux, sa justice ou ses routes ?

La réconciliation n’est pas l’art de réunir ceux qui sont déjà d’accord. Elle commence précisément au moment où l’on accepte de s’asseoir avec celui dont la parole dérange, celui qui conteste notre version de l’histoire, celui dont la souffrance embarrasse et même celui que nous considérons comme un adversaire.

 

Sinon, nous ne faisons pas la paix : nous organisons une réunion de majorité avec un budget de réconciliation.

 

Sinon, nous ne faisons pas la paix : nous organisons une réunion de majorité avec un budget de réconciliation.

La difficulté ne tient pas seulement aux personnes absentes. Elle tient au fait que le mot « réconciliation » ne dit pas clairement quelles sont les parties.

·   S’agit-il d’une réconciliation entre communautés ? Les conflits locaux sont réels et meurtriers. Mais pourquoi certaines tensions deviennent-elles si difficiles à résoudre ? Que se passe-t-il lorsque la justice n’est pas crue, lorsque l’administration est soupçonnée de partialité ou lorsque chaque groupe pense devoir chercher son propre protecteur ?

·   S’agit-il d’une réconciliation entre l’État et les citoyens ? Alors il faut accepter que l’État ne soit pas seulement l’organisateur du processus. Il peut aussi être l’une des institutions qui doivent expliquer, reconnaître, réparer et changer. Or que prévoit la Stratégie ? Un cadre de pilotage interministériel présidé par le Premier ministre, composé des institutions que le processus devra pouvoir interroger. Dans un match, on ne confie pas le sifflet au capitaine d’une des équipes. Même s’il est excellent capitaine. Et même si le capitaine a fait amende honorable — ce que, du reste, personne n’a encore vu.

·   S’agit-il d’une réconciliation entre le pouvoir et les oppositions ? Alors la question n’est pas de faire entrer tout le monde dans la majorité. Un pays réconcilié n’est pas un pays sans opposition. C’est un pays où l’on peut être adversaire sans devenir ennemi, contester sans être traité comme une menace et perdre une élection sans perdre ses droits — ni sa liberté.

·   S’agit-il d’une réconciliation entre les victimes et les auteurs ? Alors il faut nommer les faits, distinguer les responsabilités et respecter la liberté des victimes. Car le pardon n’est pas une circulaire administrative. Il n’est pas un indicateur à remplir avant la fin du projet. Il appartient à celui qui a subi.

La formule selon laquelle « la paix est une responsabilité collective » est juste. Mais elle ne doit pas devenir un grand brouillard moral dans lequel tout le monde aurait un peu souffert, tout le monde aurait un peu fauté et personne ne devrait plus répondre de rien.

 

Nous sommes tous responsables de construire la paix. Mais nous ne sommes pas tous responsables de la même manière des violences, des injustices, des décisions, des omissions et des systèmes qui ont détruit la confiance.

 

Nous sommes tous responsables de construire la paix. Mais nous ne sommes pas tous responsables de la même manière des violences, des injustices, des décisions, des omissions et des systèmes qui ont détruit la confiance.

Avant les opérations de terrain, il faudrait donc faire quelque chose de simple : publier une carte des parties à la réconciliation. Non pas une carte ethnique. Une carte politique, institutionnelle et sociale des blessures et des responsabilités à examiner. Elle devrait répondre publiquement à six questions :

·   Quelles catégories de victimes doivent être représentées, et qui choisira leurs représentants?

·   Quelles institutions de l’État — y compris la justice, les forces de sécurité et les organes de gestion des ressources — doivent pouvoir être interrogées ?

·   Quels acteurs politiques et armés doivent être entendus, y compris ceux qui sont détenus, dissous ou en exil ?

·   Quelles communautés ont subi des violences ou des exclusions particulières ?

·   Quels territoires se considèrent durablement privés de justice, de services ou d’investissement ?

·   Quels acteurs extérieurs détiennent des archives, des informations ou une part de responsabilité historique ?

Cette cartographie aurait une vertu : elle empêcherait le pays de se réconcilier avec une abstraction. Et elle aurait un mérite supplémentaire : chacun pourrait vérifier, le moment venu, qui figure sur la carte et qui manque autour de la table.

Car le problème du Tchad n’est peut-être pas que les Tchadiens refusent de vivre ensemble. Dans les marchés, les quartiers, les écoles, les familles et les administrations, ils vivent ensemble depuis longtemps. Le problème est peut-être que le pays officiel ne parle plus suffisamment au pays réel.

Le pays officiel produit des stratégies. Le pays réel, lui, produit des silences — surtout sous cette Ve République en passe de dévenir championne en violence, où la réponse de l’État arrive plus vite par la contrainte que par la justice, et où les budgets restent verrouillés devant une jeunesse impatiente. Et les silences, lorsqu’on les laisse trop longtemps sans réponse, finissent parfois par devenir des colères. Notre histoire, de 1965 à octobre 2022, l’a suffisamment enseigné.

La réconciliation ne peut donc pas être seulement une commission, un décret ou une cérémonie. Elle doit commencer par quelques gestes simples... Il faudra surtout accepter une vérité inconfortable : l’État n’est pas seulement l’organisateur de la réconciliation. Cet État — que beaucoup de Tchadiens décrivent aujourd’hui comme patrimonialisé — peut être l’un de ceux qui doivent rendre des comptes, demander pardon au nom de la continuité institutionnelle et changer des pratiques héritées.

Alors, avec qui l’Etat doit-il se réconcilier ?

·   Avec les opposants ? Oui — y compris ceux qui ne sont plus libres de répondre à l’invitation.

·   Avec les victimes ? Évidemment — en commençant par les écouter avant de leur écrire un rôle.

·   Avec les territoires oubliés ? Certainement.

·   Avec les jeunes qui ne croient plus aux promesses ? Urgemment.

Mais avant tout, l’État doit se réconcilier avec le citoyen. Et cette réconciliation-là ne se décrète pas : elle se prouve.

 

Mais avant tout, l’État doit se réconcilier avec le citoyen. Et cette réconciliation-là ne se décrète pas : elle se prouve.

 

Une nation ne se réconcilie pas sur une photographie où chacun sourit. Elle se réconcilie lorsque même celui qui n’est pas sur la photographie se sent enfin chez lui.

 

Une nation ne se réconcilie pas sur une photographie où chacun sourit. Elle se réconcilie lorsque même celui qui n’est pas sur la photographie se sent enfin chez lui.

 

Oui, je crois en une réconciliation possible. Je salue ici le courage et l’initiative du Pasteur Jonathan Dionlar avec son projet de la CNVJRR, qui montre avec éclat que des Tchadiens sont prêts à tourner la page et à pardonner dans la sincérité — et que la crainte qui semble paralyser l’oligarchie militaro-clanique, celle d’un peuple incapable de pardonner, est une fiction qu’il est temps de démonter. Oui, je crois en une réconciliation qui ouvre le chemin vers un Tchad nouveau. Mais parce que je crains qu’elle ne devienne une simple case à cocher pour satisfaire des standards internationaux, je reviendrai, dans les prochaines livraisons, sur chacun des enjeux et défis qui sont les nôtres — à commencer par l’État patrimonialisé, qui doit d’abord démontrer qu’il se repent.

 

 Biaka Tedang Djoret

Auteur de SANS ARMES, de la statistique à la lutte citoyenne, chronique d’un engagement

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Djoret Biaka Tedang

Djoret Biaka Tedang

Auteur et analyste politique

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