1er mai : le fonctionnaire tchadien, un esclave qui s’ignore
ECONOMIE

1er mai : le fonctionnaire tchadien, un esclave qui s’ignore

Par Djoret Tedang Biaka 01 May 2026

Au fil des années, le 1er mai est devenu au Tchad une cérémonie de folklore social : des travailleurs appauvris défilent devant ceux qui organisent méthodiquement leur appauvrissement.

Le fonctionnaire tchadien n’a pas de chaînes aux pieds, mais il a des dettes au cou. Il n’est pas vendu sur une place publique, mais son salaire est confisqué par la cherté de la vie, l’inflation, les loyers, les frais scolaires, le transport, les médicaments et l’abandon de l’État. Il travaille pour la République, mais la République ne lui garantit ni dignité, ni protection, ni justice. Il gagne en expérience, mais ce sont souvent les enfants inexpérimentés du système qui sont propulsés aux postes hiérarchiques. Je les vois anxieux dès le 23 du mois, en train de guetter les signes du virement de salaires, je les observe souvent alignés devant les guichets de banque pour recupérer leurs salaires et courir payer dette, loyer et le sac de mil.

Pendant que le fonctionnaire civil s’épuise pour survivre, l’oligarchie politique se nourrit du budget public : avantages, primes, cabinets, missions, institutions budgétivores, nominations de complaisance, dépenses de prestige. Pour eux, l’Etat a consenti une augmentation de 40% de la masse salariale. Mais le pays manque toujours d’enseignants, de médecins, d’agents techniques, de cadres administratifs ; le système, lui, ne manque jamais d’argent pour entretenir ses clientèles.

Pendant que le militaire lambda est envoyé sur tous les fronts pour garantir le prestige des dirigeants, ses parents croupissent dans l’insécurité et sa propre famille demeure dans la précarité. Malgré les opérations, les risques et les sacrifices, beaucoup finissent sergents ou adjudants, pendant que les membres du clan au pouvoir montent en grade comme des fusées. À force de promotions politiques, on ne construit plus une armée républicaine et pyramidale ; on fabrique une pyramide inversée, dangereuse pour l’État, injuste pour les soldats et humiliante pour la République.

Voilà l’esclavagisation moderne : faire travailler des hommes et des femmes sans leur donner les moyens de vivre dignement ; leur demander le patriotisme pendant qu’on leur refuse la justice ; exiger leur silence pendant qu’une minorité confisque l’État et se taille des postes en or.

Cette servitude commence dès l’entrée dans la fonction publique. Là où il faut le mérite, il y a la recommandation. Là où il faut le concours transparent, il y a le réseau et les remplacements numériques. Là où il faut la compétence, il y a l’appartenance politique, familiale, clanique ou communautaire. Dans l’administration civile, les nominations imméritées démoralisent les cadres compétents. Dans l’armée, les grades deviennent trop souvent des décorations de clan. L’État n’est plus un bien commun : il est traité comme un butin.

Les esclavagistes modernes sont connus. Ce sont les dirigeants qui organisent cette injustice. Ce sont les hauts bénéficiaires d’un système budgétaire opaque. Ce sont les profiteurs des nominations sans mérite. Ce sont les distributeurs de grades, de postes, de privilèges et d’impunité.

Mais ce sont aussi les élites syndicales fatiguées, parfois domestiquées, incapables ou peu désireuses de poser les vrais débats : pouvoir d’achat, justice salariale, transparence de la masse salariale, réforme des recrutements, respect des textes, dignité du service public. Un syndicalisme qui négocie des miettes pendant que le système confisque le pain n’est plus un syndicalisme de combat. C’est un syndicalisme de décoration.

Étienne de La Boétie nous avertissait déjà : « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. » Le drame du fonctionnaire tchadien est là : il souffre, mais il s’habitue ; il est humilié, mais il se tait ; il est exploité, mais il espère une nomination, une faveur, une prime, une régularisation, un miracle.

L’Aube de Toumaï doit rompre avec cette servitude silencieuse. Elle doit porter une révolution pacifique du service public : révision du SMIG et des indices ; indexation périodique des salaires sur le coût de la vie ; effectivité de la sécurité sociale ; audit public de la masse salariale et des avantages ; concours transparents et digitalisés ; nominations fondées sur le mérite ; réforme républicaine de l’armée ; protection des enseignants, des soignants et des agents de terrain ; rénovation démocratique des syndicats, etc..

Le 1er mai ne doit plus être une fête décorative. Il doit devenir une journée de vérité nationale. Une journée pour dire ceci : le fonctionnaire tchadien est devenu un esclave moderne qui s’ignore.

Le temps est venu de briser cette servitude. Le temps est venu de formuler une alternative sociale qui remette la dignité au cœur du travail, le mérite au cœur de l’État, et la justice au cœur de la République.

Je sais que la fonction publique a un rôle central d’impulsion du développement et de la sécurité. C’est pourquoi, je rêve d’une fonction publique debout. Je rêve d’un agent public respecté. Je rêve d’un soldat traité avec justice. Je rêve d’un enseignant honoré, d’un soignant protégé, d’un cadre promu pour sa compétence, d’un État rendu à ceux qui le servent.

Je sais que des solutions existent, je sais qu’il est possible d’améliorer la situation des fonctionnaires Tchadiens, par des solutions simples, comme par exemple, faire que les recettes publiques rentrent dans les caisses du Trésor. C’est pourquoi je dis au fonctionnaire Tchadien: bonne fête du 1er mai, mais reste débout!

Djoret Biaka Tedang

Djoret Biaka Tedang

Auteur et analyste politique

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